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(de Valentin Villenave)

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Récital

mercredi 12 mai 2010, par Valentin.

Compte-rendu d’un concert imaginaire.

Je ne peux pas dire que, d’ordinaire, je sois particulièrement sensible au piano. Ou à la musique en général. Si je me trouvais ce soir-là dans une salle de concert, c’était plus par désœuvrement qu’autre chose. Un présentoir à l’entrée proposait des programmes. J’en avais pris un presque machinalement en le regrettant aussitôt, et l’avais gardé à la main depuis lors, sans oser le plier pour le faire tenir dans une poche de mon pardessus.

Au mois pouvais-je me donner une contenance en attendant que le concert commence, parcourant d’un air très concentré la liste des œuvres au programme. Schubert, Scarlatti, Grieg : des noms connus, dont j’avais sûrement été nourri un jour, même si rien ne me revenait à ce stade.

La salle était comble ; il y avait là l’élite et le gratin, des visages jeunes ou ridés, austères ou avenants, et je me sentais presque fier − quoiqu’avec un peu d’embarras − de me trouver, fortuitement, en compagnie si émérite. J’avais de surcroît une très bonne place, exactement au centre, et la perspective de ne rien manquer me réjouissait d’avance. Mais bientôt la lumière monta, le brouhaha céda au seul murmure de quelques banquettes qu’on ajuste − puis vint le silence.

Aux premières notes il me sembla reconnaître un air familier, qui ne tarda pas à se fondre dans un torrent d’accords et de rythmes. N’étant pas doué d’une oreille musicale, je renonçai assez vite à tenter de m’y retrouver parmi les harmonies complexes, pour me laisser porter par l’océan sonore, hypnotique, d’où émergeaient à l’occasion tel motif, telle intention.

Presqu’en face de moi, une pianiste brune interprétait, élégante et grave, un morceau d’une grande diffculté − du Chopin, peut-être ? À une ou deux reprises, je m’étais troublé en croyant sentir son regard croiser le mien ; puis j’avais compris qu’elle regardait simplement au loin, dans le vague. Son voisin le plus proche, lui, n’avait pas relevé la tête depuis le début, me laissant fixer sa calvitie naissante et l’imaginer, perplexe, cherchant sur le clavier un chemin pour ses doigts. Il semblait absorbé dans une pièce beaucoup plus calme, que je ne parvenais pas à distinguer parmi les entrelacs de musiques et de styles. Mon programme était tombé par terre, et je n’avais pas osé me pencher pour le ramasser, de peur de faire craquer le plancher de la scène. Sur la chaise exigüe et dépourvue d’accoudoirs qui m’avait été attribuée, je m’agrippais à mon pardessus pour qu’il ne choie point à son tour.

Spacieuse sans être imposante, la salle, avec son acoustique un peu sèche, était parfaitement adaptée au volume sonore de deux cent pianos à queue jouant ensemble. Le parterre n’était presque pas éclairé : face à moi, les visages des exécutants disparaissaient dans l’ombre peu après les premiers rangs. Tout au plus, quelques reflets de lunettes immobiles vers le fond me laissaient-ils deviner, de la scène, que certains avaient déjà terminé et attendaient calmement la fin du concert.

De fait, la musique commençait à diminuer peu à peu, les morceaux parvenant tôt ou tard à leur dénouement. Je ne saurais dire quels furent les dernières notes ; le programme avait manifestement été pensé pour qu’aucune pièce ne dure déraisonnablement plus longtemps que les autres, et les œuvres prirent fin en même temps, dans un ensemble agréablement proportionné, sinon harmonieux. Dans leur sillage ne resta bientôt plus que ce silence de concert, à la fois familier et intimidant, où les interprètes posent les mains sur les genoux comme pour se recueillir.

Il me fallut un instant pour réaliser, sentant les regards converger vers moi, que le récital était terminé.

Alors que je me levais pour saluer, quelques applaudissements polis se firent entendre.

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