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Pour finir enfin.

mercredi 8 décembre 2010, par Valentin Villenave

Voici un autre texte que j’ai écrit (commis ?) il y a une bonne dizaine d’années, dans un style hmm... particulier.

( 677 mots.)

Comme une fin.

Fin juste ce mot — fin, et le gris de la ville semblait plus terne soudain, et l’asphalte, plus luisante, que la pluie graissait, la pluie huileuse et adipeuse ; juste ce mot à travers la ville ainsi enduite, et ce bruit, et le bruit de la pluie, de la bruine noiraude, dans l’albâtre sale de la torpeur nocturne s’estompant, ce mot, et le bruissement brisé de la pluie étouffant de sa chape, lancinante, insidieuse, le roulis barbouillé des voitures gravides. Pluie et la nuit ; puis le soleil se lève — Aube.

Fin et ce serait comme un dernier matin, comme l’horreur d’une aurore dorée, comme l’ultime poudroiement des rues et toits en la rosée sablée de la poussière urbaine ; ce serait comme si les entrelacs violet-délavé irisés, les flaques délaissées par l’ondée, comme si la moire des trottoirs noirâtres qui te semblaient se décharner sous les pas, comme si ce camaïeu de jaune et de mauve se réveillait juste, et peut-être bien mourrait de nouveau, peu t’importait de toute façon. Et le temps qui s’écoule — et le temps qui s’écroule.

Fin, si fin qu’impalpable même entre tes doigts grêles efflue le temps mais peu t’en chaut ; tu marchais à grandes enjambées d’échassier, indifférent au lever du soleil, car seuls comptaient tes pas, seuls se dénombraient tes pas secs et rythmiques, dont inébranlablement la succession régulière sur la surface rugueuse ; sècheresse grainçante de la mécanique oxydée. Jadis enfin se lève au loin le soleil ; jadis et c’est déjà la fin ; progresse encore ; ce n’était déjà plus le matin.

Fin juste ce fin, mot de l’histoire, et la ville devient plus grise encore ; lointain par-delà les nuées mûrissait l’astre diurne, blême poire blette vaguement luminescente en l’opacité du fog, dans le brumeux rugueux couvercle houillier d’un ciel de graphite bouilli au loin, et la cité tout autour de toi, ointe comme un plombage, parmi les diaphanes sylphides des volutes automobiles ; midi et sans faim tu marchais encore, toujours dans cette même rue, au travers des remugles gras et fragrances adipeuses. Mais tu avances, et rien en cette vie horride ne contraindra ton inexorable essor.
Après midi, et les hydrocarbures.

Fin rien que ce petit mot insignifiant d’infini — et le bruit mat de tes pas sur les pavés aspères ; par tarre, plus ne restaient des flaques que de sèches taches racornies ; pourri, le soleil derrière toi dégorgeant son agonie dans le soir citadin ; comme une fin tu fuyais, penché en avant par-dessus la succession de tes pieds sur un interminable trottoir.
Parapluie défraîchi et les poissons fruités ; soirée.

Fin et la nuit qui s’abat, et la peine de nouveau ; pluie et la nuit, et la peine cependant que tu marches, seulement pour ce mot, seulement, comme si les étoiles, nouvelles quelque part au-delà de la barrière de pétrole dégoulinante de pluie sale et déjà mourantes, fin, comme si les étoiles de pluie et de peine signaient pour toi un dernier décan, comme si cette nuit de roche pesante et la pénombre mate, comme si la fin, comme une fin, juste la fin juste ce mot, fin, pour finir, ce mot pour lequel tu procèdes encore, dans ce noir et cette nuit, cette pluie ne finira-t-elle donc jamais, pluie, nuit pour finir et la nuit, enfin la nuit, cesse, cesse, il est temps de finir, marcher sale dans la nuit seule, finir les mots, meurs, meurs et meurs encore, disparais, pars enfin, cesser d’attendre le point de la fin, pour laisser tuer le mot, laisser, laisser, pour cesser, pour finir enfin.
Pour finir enfin.

Le son lointain d’une cloche nocturne résonna dans la ville encore humide de la pluie enfin mourante.
Alors, il cessa de marcher.
« Déjà si tard », murmura-t-il.
Et il partit.

28 mai 2001.


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