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Le site de Valentin Villenave, musicien et auteur Libre.

Éditorial

Le pourquoi du coyote

lundi 26 septembre 2016

Je me suis rendu compte récemment que faire le récit de mon existence — si tant est que ledit récit puisse intéresser quiconque (je ne puis dire que ce soit mon cas) — reviendrait, finalement, à aligner sans vraiment d’ordre logique, une suite d’épisodes somme toute identiques et interchangeables, à quelques modalités près.

Nous pouvons tous imaginer ce type de narrations sérialisées : côté enfants, ça donne Martine à la plage, Martine fait du vélo, Martine va cirque et j’en passe ; côté adultes (mais si peu), n’importe quelle « franchise » cinématographique ou télévisuelle peut faire l’affaire, à laquelle l’on peut toujours ajouter de nouveaux épisodes, de nouvelles aventures ou de nouveaux personnages qui, finalement, ne font au bout du compte que raconter la même histoire d’une manière éventuellement (un peu) différente. Le point commun à toutes ces narrations est évidemment qu’elles doivent donner l’illusion de faire évoluer la situation et les personnages, alors que leur but véritable est de préserver à tout prix le statu quo — afin qu’à la fin de l’histoire puisse continuer de fonctionner le mécanisme du « on prend les mêmes, et on recommence ».

Quel serait-il donc, dans mon propre cas, ce schéma typique et inlassablement répété ? Rien que de très classique (d’aucuns diraient, bourgeois) : je cours après le succès, l’argent, la reconnaissance du public et de mes pairs. Encore qu’à bien y réfléchir, il s’agit moins dans mon cas de courir vers, que de chercher à rattraper : en m’évertuant en tous sens à acquérir une place digne de ce nom dans la société (à commencer par un « vrai » métier), à m’assurer un revenu stable qui me permettrait d’envisager un logement également pérenne, à projeter (un jour) (peut-être) de construire une famille, je ne fais guère que tenter de ramasser les miettes à partir desquelles reconstituer le noyau familial à peu près solide que j’ai pu (croire) connaître à un moment de ma propre enfance.

Si l’horizon illusoire de cette fuite effrénée n’a rien d’original ni de divertissant, la façon dont elle s’effectue peut, avec un peu d’imagination (et d’indulgence), revêtir un aspect comique. Ces dernières années, j’ai ainsi joué dans les épisodes suivants : Valentin au conservatoire, Valentin en prépa, Valentin universitaire, Valentin accompagnateur, Valentin enseignant, Valentin s’engage en politique , Valentin se fait des amis, Valentin et les licences Libres, Valentin star du Web, Valentin cherche une commande, Valentin trouve sa vocation. Ces volumes sont eux-même divisés en chapitres (et l’on peut en ajouter autant que l’on voudra) : ainsi, Valentin va enfin exercer un vrai métier se décompose en : Valentin pianiste de cours de danse, Valentin chef de chant, Valentin claviériste de variété, Valentin accordeur de pianos, Valentin salarié d’une association, Valentin passe des diplômes, Valentin secrétaire, Valentin formateur, Valentin codeur, Valentin conférencier, Valentin web-développeur, Valentin informaticien. Ou encore, Valentin devient compositeur pourrait inclure de nombreux chapitres : par exemple, Valentin cherche un librettiste d’opéra, et s’adresse pour cela à un auteur de bande dessinée, à un auteur mort depuis 300 ans, à un chanteur de variété, à un intellectuel gauchiste, à un humoriste britannique ; ou encore, Valentin fonde un collectif (autre épisode palpitant, quoique sous assistance ventriculaire depuis quelque temps) ; Valentin et les concours de composition, Valentin et les interventions en milieu pédagogique, Valentin et les demandes de subvention, Valentin blacklisté pour ses positions politiques, et j’en passe.

Le point commun à tous ces épisodes (excepté un ou deux), évidemment, est qu’ils se soldent tous par un échec — et même pas un échec retentissant, spectaculaire, épique, non : un simple dégonflement, le soufflé qui retombe, qui reprend ses cahiers sous son bras et retourne à la médiocrité anonyme. Les commandes qui n’arrivent pas. Les interlocuteurs officiels qui ne répondent plus. Les « amis » qui prennent leurs distances. Les idées follement excitantes qui s’avèrent finalement merdiques. Ou bien, tout simplement, la volonté qui s’épuise, l’endurance qui s’essouffle. Tant pis. Il n’empêche. Toutes ces tentatives, ces emballements, ces sympathies soudaines, ces convictions qui s’embrasent, ces ambitions qui s’élancent à chaque fois dans une direction apparemment nouvelle, ainsi juxtaposées dans une même collection où chaque épisode successif peut se raconter avec le même format et un petit dessin de couverture, me procurent au moins une sensation réconfortante de familiarité (sinon de cohérence).

Je repense ces derniers mois (alors qu’une n-ième piste professionnelle, qui semblait pourtant assurée et impeccablement adéquate, s’est effondrée à son tour) aux dessins animés dont je raffolais étant petit. Bip-bip et le coyote. J’admirais les plans toujours plus élaborés, toujours plus imaginatifs, déployés par le coyote pour attraper sa proie — peut-être avais-je même compris déjà, confusément, que c’était lui le véritable héros de ces histoires. (Un héros tragique, à proprement parler.) Mais je ne me demandais jamais pourquoi, au grand pourquoi, ce malheureux coyote persistait-il à se lancer à chaque fois dans une nouvelle machination là où la précédente venait tout juste d’échouer et de le meurtrir de tant de façons.

Je ne crois pas que la question me soit venue une seule fois. Peut-être parce que le coyote est sans pourquoi : il continue d’agir parce que c’est sa raison d’être, sa place dans l’histoire, le récit fonctionne comme cela et c’est tout. Peut-être parce que je continuais de vouloir croire, comme le coyote lui-même, que cette fois-là, cette fois peut-être, cette fois seulement, son plan allait marcher comme prévu et qu’il attraperait enfin son éternel rival (quitte à ce qu’il lui échappe ensuite : ne serait-ce qu’une victoire fugace, de consolation). Peut-être parce que, précisément, seule cette illusion lui permet de continuer à agir, et — donc — à exister.

Après tout, pourquoi donc nous obstinons-nous à continuer de respirer ? Cette partie-là est perdue d’avance.

Valentin.


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