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Le site de Valentin Villenave, musicien et auteur Libre.

Éditorial

« Debout » ?

mercredi 20 avril 2016

À partir d’un certain degré d’amertume et de désillusion — ou peut-être, tout simplement, d’un certain âge —, chacun des événements, rencontres, paroles, faits et gestes, dont la somme constitue (faute de mieux) votre existence, se teinte d’un même voile grisâtre d’indifférence désabusée.

Peut-être est-ce là la raison pour laquelle, alors que pour une poignée de nos compatriotes se joue, en ce moment même et pas (si) loin de chez moi, une expérience politique inédite et essentielle, je n’ai pas éprouvé le besoin de me bouger le cul afin d’aller rejoindre, Place de la République, ce qu’il est désormais convenu d’appeler « la Nuit debout ».

Ou peut-être, comme beaucoup d’autres (et cette réflexion nourrit d’ailleurs en ce moment même les cheminements philosophiques de ses propres participants), suis-je déstabilisé par l’aspect paradoxal et doublement illégitime d’une contestation sociale, politique et macro-économique portée par un microcosme essentiellement parisianiste et bourgeois, quand bien même le serait-il dans un sens éclairé. Ou bien, plus probablement, ma détestation des phénomènes de groupe, effets de mode, mouvements de foule (une foule hélas fort restreinte, en l’espèce), est-elle vouée à prédominer en moi, à tout jamais, sur toute vélléité de conscience politique et éthique.

Peut-être — enfin — en ai-je, tout simplement, marre d’être « debout ». De ces injonctions de type « lève-toi et marche », de cette « France qui se lève » à telle ou telle heure, des « marchons, marchons ».

Ce qui n’ôte rien, s’empressa-t-il d’ajouter pour dissimuler sa honteuse lâcheté, à la sympathie que je porte à ce mouvement, comme à toutes les (tentatives ? amorces ?) manœuvres par lesquelles les misérables insectes qui persistent désespérement à se trouver du mauvais côté du manche — j’entends par là, les travailleurs — illustrent, de temps à autre, la faible étincelle d’aspiration à déterminer leur sort par eux-même.

En d’autres termes, je reste de gauche.

Sympathie qui se transforme même en franche adulation dès qu’il s’agit d’intellectuels qui nous aident, ô combien, à nous sortir de l’abrutissement méthodiquement matraqué par des industriels de l’infotainment aux ordres, de la soupe aux idéologèmes rancis servie froide par d’insipides prescripteurs omniprésents, du bullshit réactionnaire vomi par tous les canaux disponibles, des plus traditionnels aux plus branchouilles. J’ai, depuis des années, la plus grande admiration pour la presse de gauche digne de ce nom (celle qui s’arrête bien longtemps avant que Libération se dessine à l’horizon), et François Ruffin aussi bien que Frédéric Lordon font partie de mes lectures quotidiennes. (Concernant ce dernier, je lui avais même proposé il y a un an d’écrire un opéra avec moi, c’est dire. Il m’objecta très gracieusement ne pas avoir le temps ; aujourd’hui qu’il devient une rockstar, l’affaire semble définitivement pliée.)

Et cependant.

Cependant, ce sentiment de sympathie lui-même n’est rien en comparaison du sentiment de rage qui ne m’a pas quitté depuis une décennie et quelques.

Rage face à l’égoïsme des puissants, face à leur bêtise crasse. Rage face à l’hypocrisie prétendument « républicaine ». Rage face à la trahison des soi-disants « élus du Peuple ». Rage face à l’Ordre et la Réaction, et leurs dociles nervis stupidement applaudis par une populace soigneusement crétinisée. Soldats dans les rues, caméras à tous les carrefours, contrôleurs de la RATP, CRSS multipliant les provocations, violences et agressions, « forces de l’Ordre » désormais spécialisées dans la chasse aux jeunes, la rafle des pas-blancs, l’écrasement des pauvres ; autants d’agents de la guerre sociale qui se joue, larvée, sous nos fenêtres. (Littéralement en ce qui me concerne : le trajet que je prends pour rentrer du travail étant sensiblement le même que celui des charges de CRSS les jours d’émeute. Avec un peu d’expérience l’on finit par apprendre à quelle distance se tenir des grenades lacrymogènes.)

Alors oui, il est plus que jamais besoin d’idéalistes courageux et endurants ; d’initiatives échappant (pour un temps encore) au ronron dépolitisant et anesthésiant de la vie politico-médiatique ; d’opérations non-contrôlées par le Système, de tentatives de se réapproprier l’espace public. Quand bien même elles ne constitueraient qu’une parenthèse, qu’un prolongement de manif’ (et les théoriciens de la Nuit en ont eux-même une conscience aigüe), de telles tentatives ont au moins l’avantage de faire précédent, et d’allonger la liste de ces places occupées (de Tahrir à Taksim en passant par Syntagma, la Puerta del Sol, Wall Street ou Oakland) qui pourraient peut-être laisser croire, un jour, à certains des gougnafiers qui entendent nous diriger, que la tartine pourrait finir par tomber du côté du beurre pour changer.

Et si c’est ici que nous devons en venir, je ne serai pas le dernier à me munir d’une barre à mine. (En fait : si. Il existe des outils nettement plus efficaces.)

Mais d’ici là, je préfère passer mes Petits Soirs allongé et au chaud — non sans en concevoir, heure après heure après heure, un embarras aussi flagrant que... rapidement étouffé.

Valentin.


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