[Le Site] (de Valentin Villenave.)

Freud-fooding

mardi 25 août 2009, par Valentin Villenave

Avez-vous remarqué cette récente mode über-snob qui consiste à mettre des mots ridicules sur des concepts vides ?
Voici petit texte qui m’est venu à l’idée cet été en passant dans un quartier chic, alors que je restais en méditation devant les devantures...

( 445 mots.)


Freud-fooding

— Au bout du compte, c’est toujours de ma mère qu’il s’agit.

J’attendis un instant une hypothétique réponse. Puis continuai.

— Enfin, je crois. C’est le genre de choses qu’elle me disait souvent, ma mère. Ce genre de jugements péremptoires et définitifs.

Encore une pause. Souvent j’étais tenté de me redresser, me retourner juste assez pour le regarder à la dérobée, capter un éventuel signe d’intérêt, d’intelligence. Au moins il ne s’était pas endormi — je l’entendais mastiquer discrètement.

— « Tu ne seras jamais qu’un consommateur passif », ou quelque chose comme ça... Bien sûr, à l’époque je n’avais qu’une très vague idée de ce que tout cela voulait dire.
— Et votre père, que disait-il ?
— Oh, mon père, lui se serait bien gardé de prendre position ; il était plutôt — excusez-moi, serait-il possible d’avoir un peu de ketchup ?

Il fit pivoter son fauteuil, et saisit sous le comptoir une petite portion empaquetée. Je dus m’appuyer sur le coude pour l’ouvrir précautionneusement. Se nourrir en étant allongé requiert plus de dextérité qu’on ne le pourrait croire.

— Mon père, que vous dire...

J’entrouvris le sandwich pour y insérer un peu de ketchup, en prenant garde à ne pas faire tomber de grains de sésame sur le divan.

— Je n’en ai pas tellement de souvenirs, en fait.
— Peut-être... (il s’interrompit pour jeter son chewing-gum) peut-être faudrait-il chercher là une explication possible à ce malaise dont vous me parlez ces dernières semaines...

La bouche pleine, je ne pouvais émettre qu’un borborygme d’assentiment.

— Ce sentiment d’incomplétude, de dénuement... Comme si vous étiez, vous-même, en quête d’un souvenir qui vous manque...

En l’entendant se redresser sur son fauteuil, j’emballai machinalement ce qui restait de mon repas dans une serviette en papier.

— Il faudra que nous reparlions de tout cela mardi prochain.

Au tintement de la caisse enregistreuse, j’étais déjà en train de me relever avec déférence, mon sac plastique à la main. Je le vis rajuster sa visière rouge-orange sur ses cheveux argentés ; derrière le comptoir, il me regardait m’apprêter à le régler, de ses yeux clairvoyants à travers ses lunettes cerclées de métal.

— Ce sera tout ?

Je restai songeur un instant.

— Maintenant que j’y pense, pouvez-vous ajouter une barquette de frites ?

Juillet 2009.


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