1 Bonjour tout le monde ;
2 Mes élèves ne l’ignorent pas, je suis un acharné de la récup’ pédagogique ; toutes les situations, toutes les rencontres me fournissent des prétextes pour fourguer ma salade. Quelle salade au juste ? Disons que je me sens concerné par l’avenir de la musique, de la création et de la culture « savante » en général. À une époque où l’on est constamment exposé à des produits industriels de consommation immédiate (ce qui est très bien) qui se font passer pour « LA » culture (ce qui est plus ennuyeux), je suis frappé de voir, par exemple, que pour mes élèves un compositeur c’est un bonhomme en perruque qui vivait il y a trois cent ans et dont tout le monde se contrefout.
Une commande peu banale
3 C’est pour cela que j’ai été ravi, il y a quelque temps, de recevoir un petit mail d’un groupe de lycéens que j’ai rencontré à Montpellier, et qui a assisté à une représentation de mon opéra.
4 Nous avons beaucoup réfléchit tous les 4 au sujet d’une oeuvre que nous souhaitons te commander.
5 Nous sommes un ensemble très lié constitué d’une tromboniste, un violoncelliste, une harpiste et un percussionniste. Nous pensons que la variété de ces instruments peut te permettre de créer des combinaisons d’ambiances et de couleurs peu communes et exceptionnelles.
6 Nous souhaiterions avoir ton avis sur ce projet sachant que nous sommes très motivés.
7 (Eh... Quand même...
8 ... on peut dire qu’ils savent la vendre, leur salade, hein ?
)
9 Je leur ai dit la même chose qu’à mes élèves : « OK je marche, mais nous allons faire ça ensemble, pour que vous soyez de plus en plus autonomes vis-à-vis de moi ».
10 J’ouvre donc ce billet pour que nous puissions réfléchir et discuter ci-dessous de l’élaboration de ce projet, tous ensemble et publiquement.
Le casse-tête commence
11 Je vous présente donc :
12 Voyez-vous venir le casse-tête ? Moi, oui.
13 On a d’abord un déséquilibre dans les intensités : de tous les instruments d’un orchestre, le trombone est le plus puissant et la harpe un des moins puissants. Les percussions peuvent aller très fort (mais tous les percussionnistes ne sont pas des brutes quand même, hein Clément ?) ; quant au violoncelle, cela dépend de son écriture.
14 Ensuite, un déséquilibre de tessitures : le trombone et le violoncelle sont des instruments plutôt graves, et les aigus de la harpe ne sont pas assez puissants pour passer par-dessus.
15 Enfin, des écritures instrumentales très différentes. Le trombone est un instrument monodique ; la harpe est un instrument harmonique, le violoncelle peut faire un peu des deux (mais surtout de la monodie), et les percussions... euh, bin vous m’avez compris.
16 Un atout du violoncelle est qu’il peut donner des notes très aigües, qui sont à la fois expressives et puissantes. Par contre, cela demande un très bon instrumentiste. Raphaël ?
17 La harpe peut avoir un langage très rythmique, que ce soit par des accords ou en tapant sur la table d’harmonie (comme le font les guitaristes de fandango). Ce qui pourrait, éventuellement nous servir de contrepoint aux percussions.
18 Le percussionniste, dans l’idéal, pourrait trouver un instrument qui fasse des notes : timbales, xylophone, vibraphone ou marimba. Clément, tu aurais ça quelque part ?
19 Le trombone, enfin... bin, le trombone, il fait ce qu’il a à faire et il essaye de jouer juste.
20 (Je dis bien, il essaye
)
21 Bref, le but va être de différencier les instruments le plus possible pour qu’on les entende bien tous les quatre : par exemple, si je fais jouer une même phrase à l’unisson au violoncelle et au trombone, ce n’est même pas la peine que le violoncelle joue car on ne l’entendra pas.
Parlons de la forme
22 Bon, dans l’immédiat on va essayer de se poser la question de la forme de la pièce. Durée (à peu près), tempo, caractère ?
23 Je laisse cette question en suspens, d’autant qu’elle dépend des instrumentistes eux-même. Si on fait un chant élégiaque très lent, c’est sympa pour la harpiste, ça l’est moins pour le percu qui va s’ennuyer ferme, et quant au tromboniste il va s’asphyxier dès la deuxième mesure. Par exemple.
Et puis, tant qu’on y est dans la récup’...
24 Je vais juste en profiter pour citer quelques morceaux qui me viennent à l’esprit pour que tous les lecteurs qui voudraient suivre la discussion se mettent bien dans l’oreille le son des instruments en question.
25 Harpe : écoutez donc le dernier mouvement de la Sonate de Debussy, la harpe y joue un rôle moins chantant et effeminé que d’habitude.
26 Percus : un pièce contemporaine d’Éric Tanguy (que j’ai pas mal fréquenté passé un temps).
27 Trombone : alors là, je vous conseille grandement le début de ce morceau du tromboniste de Jazz Slide Hampton, qui est un de mes morceaux préférés.
28 Violoncelle : Le must absolu est bien sûr le concerto de Chostakovitch.
29 C’est une musique assez perturbante, mais prenez un moment pour vous laisser convaincre. Sinon, vous pouvez bien sûr vous rabattre sur l’Élégie de Fauré qui aura peu de chances de vous traumatiser. Le premier morceau montrait le côté brutal du violoncelle, le second montre son côté chantant.
30 Voilà, c’est tout pour aujourd’hui. La suite plus tard et ci-dessous dans les commentaires.
[Le Site]
(de
Valentin Villenave.)



