1 Franz Schubert (1797-1828) est un compositeur autrichien de l’époque romantique (on parlera de « premier romantisme allemand »).
2 Sa carrière se distingue par sa brièveté (il meurt à l’âge de 31 ans) et par sa cohérence. En effet, son style est immédiatement reconnaissable, à la fois classicisme tardif et plein romantisme, mais sans lourdeur ; par boutade, je pourrais définir Schubert comme un « Beethoven avec cinquante kilos en moins ».
Les Lieder de Schubert
3 Les incultes (notamment ceux qui ont rédigé la notice Wikipédia) se souviennent de Schubert, on se demande pourquoi, comme du « Roi du lied ». Ce qui est parfaitement abusif, sinon erroné : tout le monde a écrit des Lieder, et des bons : Mozart, Schumann, Mendelssohn, Brahms, même Liszt. Donc flûte.
4 Ce faisant je réalise que la notice de Wikipédia sur le Lied est fort incorrecte également ; en mauvais citoyen, plutôt que d’aller la corriger moi-même je vais vous parler un peu du Lied ici-même (on n’est bien que chez soi).
5 Lied, nom commun masculin, est un terme allemand ; à ce titre il a droit à une majuscule quel que soit le contexte. Au pluriel, Lieder qui se prononce « liiiideur » et non « lidair » comme dans Leader Price, merci. Lied, ça veut tout simplement dire « chanson ». Ça n’a rien de particulièrement lié à la musique classique, c’est même un mot employé dans les chansons de variété : « Dann singe ich ein Lied für Dich »...
6 La grande mode du Lied allemand, qui consistait pour les compositeurs à prendre des poèmes de grands auteurs (Goethe, puis Heine) et les mettre en musique, remonte au début du XIXe siècle (même avant, comme nous allons le voir), à une époque où le mouvement du Sturm und Drang s’affirme dans toute l’Europe.
7 En soi, l’idée n’est pas nouvelle (les Italiens le faisaient depuis belle lurette, les Français s’y mettront avec un temps de retard). Ce qui est nouveau, c’est la notion d’intensité dramatique poussée très loin : auparavant on chant(onn)ait des petits airs assez légers, souvent sur des motifs amoureux (sérénade pour faire sa cour, airs de dépit si celle-ci échouait, et ainsi de suite) ; l’aspect plus grave, plus dramatique, était plus ou moins réservé aux musiques sacrées (les Passions de Bach, etc). Je crois que Mozart, notamment, a joué un rôle déterminant dans ce glissement (je le considère d’ailleurs comme le premier compositeur romantique à part entière) : à la fin du XVIIIe siècle, époque où la religion cède le pas face aux préoccupations philosophiques, scientifiques et politiques, les opéras de Mozart donnent à des thèmes profanes une dimension, une densité et une intensité fondamentalement nouvelles. C’est d’ailleurs lui qui est l’auteur des tout premiers Lieder que je connaisse.
8 Ce genre musical est à peu près inséparable de l’avènement du piano, qui seul est à même de fournir l’accompagnement nécessaire au climat dramatique des Lieder. Essayez un peu de chanter le Roi des Aulnes en vous accompagnant d’une mandoline, vous comprendrez ce que je veux dire. (Au demeurant, essayez aussi d’aller chanter la sérénade sous la fenêtre de votre bien-aimé(e) avec un piano à queue, ça ne marchera pas davantage. Chacun son métier, comme je dis toujours à mes parents d’élèves.)
9 Plusieurs particularités qui ont le don de me hérisser : tout d’abord, certains petits malins ont cru bon, à la fin du XIXe siècle, d’écrire leurs Lieder avec un accompagnement d’orchestre et non un « simple » piano. C’est là leur droit le plus strict (d’avoir mauvais goût) ; on perd malheureusement ainsi la proximité avec le chanteur, et (à mon sens) l’intensité expressive s’en trouve amoindrie. Plus grave, certains autres (dans le cas du Roi des Aulnes, Berlioz et Reger pour les moins pires) ont orchestré, c’est-à-dire réécrit pour orchestre, l’accompagnement pour piano du compositeur original1 ! Bon, vous aurez compris que je désapprouve.
10 Autre cas de conscience : les recueils de Lieder sont aujourd’hui édités dans différentes versions : l’une pour voix haute, l’autre pour voix grave. Attention, cela ne signifie pas que le recueil pour voix haute soit destiné aux femmes, et l’autre aux hommes ! Le premier est destiné à être chanté indifféremment2 par les femmes qui ont une voix aiguë (les sopranos) et par les hommes qui ont les voix les plus aiguës : les ténors. Le second est destiné aux hommes et aux femmes qui ont les voix les plus graves : les barytons et les altos.
11 Deux questions donc : d’abord, est-il normal qu’un même Lied (contrairement à un air d’opéra) puisse être chanté aussi bien par une femme qu’un homme3 ? Et ensuite, est-il normal que les éditeurs se permettent, pour satisfaire les chanteurs et chanteuses, de transposer les Lieder, c’est-à-dire de les réécrire à une hauteur différente, en changeant de ce fait la tonalité choisie par le compositeur4 ? À ces deux questions, vous l’aurez deviné, ma réponse est « non ». (Pour la deuxième, vous pouvez même rajouter un « Arrrrrh ! » après le « non ».)
Erlkönig : un Lied à part
12 Si j’ai choisi ce ton informel pour vous parler de la pièce de Schubert, et que je me suis un peu attardé en chemin, c’est aussi parce qu’il s’agit là d’un gros morceau, une de ces oeuvres un peu intimidantes, que l’on n’ose pas aisément interpréter lorsque l’on est chanteur (le pianiste, lui il s’en fiche : de toute façon il est payé).
13 La partition est éditée par Philippe Raynaud pour le projet Mutopia. Comme d’habitude, j’y joins le fichier source LilyPond et le fichier MIDI pour en écouter une version synthétique (pour un vrai enregistrement, voir plus bas).
14 Erlkönig, c’est-à-dire « Roi des Aulnes », est à l’origine un poème de l’immense auteur allemand Goethe. Le texte original est complexe5, tout comme sa filiation6. Je laisse le soin à Edwige de vous en parler plus longuement ; sachez simplement qu’il s’agit d’un de ces textes qui ont non seulement marqué toute la littérature romantique et moderne, mais ont également imprimé leur trace dans l’imaginaire collectif — tout comme une authentique légende.
15 Le texte original de Goethe est sur Wikisource ; je ne m’y attarderai pas dans cet article, mais sachez juste qu’il raconte la chevauchée, « à travers la nuit et le vent », d’un père et de son fils. On a affaire à un texte authentiquement fantastique (c’est même un prototype du genre) : impossible de savoir, en effet, si un être surnaturel poursuit effectivement l’enfant ou s’il s’agit simplement, comme le répète le père, de la brume et du souffle du vent dans les feuillages.
16 Dans ce Lied, écrit par Schubert à l’âge de 17 ans (peut-être même plus tôt), dominent donc d’abord un sentiment d’urgence (si vous vous trouviez à devoir traverser une forêt à cheval en pleine nuit avec votre enfant — manifestement malade — , je ne pense pas que ça aurait l’air d’une petite balade sympa). Ce sentiment est évidemment traduit par le motif de la chevauchée, et sur un plan strictement musical par la main droite du piano — au passage, une main droite impossible à réaliser à moins de détendre constamment son poignet pour répéter les octaves et les accords à toute vitesse : sur la vidéo ci-dessous, on ne la distingue même pas.
17 La construction polyphonique7 du poème, très clairement délimitée, dicte au Lied sa structure ; différentes voix, différentes sections :
- le narrateur ouvre et ferme le Lied,
- dans les autres strophes, c’est tantôt le Roi des Aulnes qui parle,
- tantôt l’enfant qui alerte son père
- ...mais le père, répond, invariablement, que ce n’est rien.8
18 Difficile à saisir ? Vous allez comprendre tout de suite.
Un enregistrement de référence
19 Pour un Lied d’exception, il fallait un enregistrement d’exception ; aussi vais-je vous proposer d’écouter (et surtout de regarder) Dietrich Fisher-Dieskau, l’un des plus grands chanteurs du siècle. Regardez notamment par quels moyens il se transforme, tour à tour, en chacun des personnages du récit, en particulier son inquiétant sourire lorsqu’il mime le Roi des Aulnes...
20 La bande sonore est en mauvais état, et de surcroît très mal compressée9. Vous serez néanmoins, je l’espère, sensible à la puissance et l’intensité de cette interprétation. Fischer-Diskau s’est fait une spécialité de l’interprétation de ce Lied ; c’est d’ailleurs grâce à lui que, il y a une douzaine d’années, j’ai découvert en un soir (sur Arte évidemment) à la fois Erlkönig, Schubert, le Lied allemand et le romantisme.
[Le Site]
(de
Valentin Villenave.)
