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(de Valentin Villenave)

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4 - Mon retour dans les jardins d’Espagne.

samedi 24 janvier 2009, par Valentin.

Jeudi soir. Même hôtel que la veille (pour une fois). Pas tout à fait conforme à l’idée que je me fais d’un tarif décent (mais bon, je me fais tellement teeeellement bien traiter par l’Opéra de Montpellier que je ne cherche même plus à faire d’économie), pas de rideaux aux fenêtres, mais propre et sympathique. Le loufiat de la réception semble tenir à laisser une bonne impression à quiconque vient de l’Opéra, et m’a à ce titre offert le petit-déj ce matin.

Seul ennui, encore et toujours : pas de connection (mais nom de nom, qu’est-ce qu’il est difficile d’accéder à Internet dans ce bled !). Il y a bien un réseau Wifi dans l’hôtel (ce qui m’a conduit à échouer ici), mais impossible de m’y connecter. J’ai tenté de signaler mon problème, mais allez faire comprendre à qui que ce soit ici que le serveur DHCP refuse de vous allouer une adresse IP internet, tout ça parce qu’il ne reconnaît l’adresse MAC de votre carte 802.11g... Tout ce que le réceptionniste a trouvé à me donner, c’est un boîter destiné à amplifier le signal sans fil, ce qui ne résout évidemment rien ; j’ai essayé de récupérer l’adresse MAC inscrite au dos dudit boîtier pour overrider ma propre adresse, mais rien à faire. Je prédis depuis des années l’avènement d’une ère ou les geeks prendront le pouvoir ; en ce qui me concerne, le plus tôt sera le mieux.

Hier soir, petit dîner avec Lewis Trondheim et Jochen Gerner, très drôle et sympa (imaginez l’ambiance quand Lewis a tenu à montrer à Jochen, grandeur nature, de quelle manière Viorica Cortez lui avait fait la bise la veille... ). Un moment un peu plus grave, quand Lewis m’a demandé, si, au fond, j’avais encore la moindre capacité à être ému par de la musique. La réponse, bien sûr, est non.

Je garde encore un souvenir très vif de la première fois où j’ai entendu en disque, à l’âge de 12 ans, les Nuits dans les jardins d’Espagne de Manuel de Falla. Écoutez, par exemple, le début de cette pièce, et attendez d’entendre l’entrée du piano, peu après une minute :

J’ai rarement ressenti une aussi intense émotion en écoutant de la musique, et particulièrement ce rayon de lumière qu’apporte le piano... À cette époque, mon premier réflexe a été de tenter de _comprendre_ ce qui avait provoqué cette impression en moi. Était-ce l’orchestration ? les harmonies ? l’écriture du piano ? J’ai passé plusieurs semaines à y réfléchir (j’ai même travaillé et joué la partie de piano en question). Et... au risque de paraître prétentieux, je dois dire que j’ai fini par comprendre. Cette musique a perdu tout secret, toute magie pour moi ; et depuis lors, je n’ai plus retrouvé nulle part cet instant de charme que j’avais rencontré alors.

Voilà, en gros, ce que j’ai raconté hier soir, sous le regard mi-incrédule mi-apitoyé de mes co-auteurs... Je leur ai dit que pour moi il n’y a pas de "belle" musique, il n’y a que de la musique "efficace" ou non. Je leur ai dit combien je trouve incompréhensible (voire ridicule) que certaines personnes soient capables de pleurer en écoutant de la musique.

Et aujourd’hui... Aujourd’hui, première lecture de l’orchestre.

Je l’attendais avec terreur et impatience. Ce moment où, pour la première fois, de vrais instrumentistes, là, sous mes yeux, allaient jouer cette partition que je n’ai entendue que dans ma tête pendant les trois dernières années. De vrais instrumentistes, en chair et en os, chacun spécialiste de son instrument, chacun confronté à une partie techniquement difficile, pas forcément très bien pensée, pas forcément très bien notée.

À l’été 2007, quand je me suis trouvé seul dans l’appartement de ma mère pendant deux semaines pour travailler sur l’orchestration de cet opéra, j’avais rassemblé toutes les sièges disponibles en demi-cercle dans le salon, et je marchais entre ces tabourets, fauteuils et chaises en tentant de me représenter, auditivement, spatialement, ce que donnerait un tel ensemble.

J’étais loin du compte.

D’abord, cet orchestre, qui ne compte pourtant qu’une vingtaine de musiciens, prend une place phénoménale. Le piano à queue et les percussions (marimba, vibraphone, timbales) rempliraient à eux seuls trois fois le salon de ma mère, et même les huit instruments à cordes fournissent bien plus de son que je ne l’aurais imaginé.

Le plus frappant est combien cet orchestre sonne plus moelleux que je ne l’imaginais. Je m’attendais à quelque chose de plus sec, percussif ; c’était ignorer les phénomènes d’acoustique et l’effet de masse dont je parlais à l’instant.

Première impression, donc : un soulagement certain. Ah, finalement ce n’est pas catastrophique. Une (bonne) surprise, même une certaine allégresse à la mesure de l’excitation avec laquelle j’ai attendu ce moment. Mais il a fallu un peu plus d’une heure pour que je finisse par réaliser qu’il y avait _quelque_chose_ en plus des notes que ces instrumentistes étaient en train de jouer.

J’étais en train d’entendre de la musique. Et (croyez-moi ou non) de la belle musique. De la musique comme je l’aime, _exactement_ comme je l’aime, et que personne d’autre que moi n’avait entendue, jamais.

Je ne sais pas ce que vous auriez fait à ma place. Moi, je suis allé me cacher derrière un pilier, et pleurer un coup.

Valentin

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